C’était il y a des années, lors de la période obscure, chaotique, insondable, qui précéda (de près de douze mois) la naissance de Germaine, un soir de la fin septembre troublé par la frénésie de vents innombrables, tels des esprits se livrant combat – tantôt plaintifs, tantôt en colère, tantôt subtils comme l’écho délicat du violoncelle, pénétrant au point de vous glacer la nuque et les épaules –, un soir si tourmenté, comme imprégné d’une odeur de soufre, un soir si lourd d’une nostalgie inarticulée que Leah et Gideon Bellefleur se querellèrent une fois de plus dans leur immense lit, la gorge nouée de sanglots parce que leur amour était trop dévorant pour accepter les limites de leurs corps de simples mortels ; et leurs mots hésitants, angoissés, irréfléchis, se heurtaient avec violence, comme la soie écrue qu’on déchire (car chacun était convaincu que l’autre n’était pas, ne pouvait être égal à son amour – Leah doutait qu’il existât un homme capable d’un amour si profond, immobile comme l’étang d’une forêt ; Gideon doutait qu’il existât une femme capable de saisir la nature de la passion qui déchire un homme de part en part, et le laisse brisé, épuisé, vulnérable comme un petit enfant) : ce fut cette nuit tumultueuse, balayée par la pluie, que Mahalaleel arriva au manoir des Bellefleur, situé sur la rive orientale du grand lac Noir, où il devait rester près de cinq ans.